Éditorial du bulletin électronique
septembre 2003


La cage de l'impuissance

Alors que depuis des mois notre attention est attirée par les grands conflits, l’été qui vient de s’écouler nous a rappelé le visage de la violence ordinaire, celle de la vie de tous les jours, entre personnes qui se connaissent. Ces violences quotidiennes, proches ou lointaines, ne causent pas seulement des souffrances physiques : elles font des bleus à l’âme.

Au début des années 60, des études furent menées par un psychologue, Martin Séligman, sur la normalisation de la violence. Dans une grande cage, on électrifia la partie gauche du sol, et on y envoya des décharges électriques aléatoire. Un chien placé dans cette cage, apprit vite à se tenir dans la partie droite. Puis on fit l’inverse, électrifiant cette fois la partie droite du sol, et le chien se réadapta rapidement, apprenant à se tenir sur la partie gauche. Puis on électrifia le tout, de sorte que les décharges étaient susceptibles de venir de n’importe où. Le chien, désorienté et paniqué au début, finit par rester allongé, ne tentant plus d’échapper aux décharges, et les subissant quand elles se produisaient. Quand on ouvrit la cage, il continua à rester allongé et à recevoir les décharges, sans faire mine de vouloir s’échapper.

Les décharges de violence répétées que nous subissons, indirectement à longueur de journal télévisé, ou pour certains, directement dans leur vie personnelle ou professionnelle, portent atteinte à notre intégrité. L’anormal devient normal, la violence devient ordinaire. Pour la supporter, nous devons l’accepter et nous y conformer. Alors, vient le moment où nous n’avons plus la force de réagir et nous perdons la capacité de nous battre pour nos valeurs. Et à ce moment là, nous nous taisons à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur de nous.

Hegel nous posait déjà cette question de conscience au travers de la dialectique du Maître et de l’Esclave : A quoi sommes nous prêts ? Vivre esclave et à genoux ou mourir debout et libre ? Mais y a-t-il vraiment un choix ? Car finalement, vivre esclave, se soumettre à la violence, c’est mourir, si ce n’est extérieurement, du moins intérieurement. Et la liberté n’équivaut pas toujours à mourir, mais bien souvent à sortir de la cage de l’impuissance.